Cacao : comment la Côte d'Ivoire est devenue numéro 1 mondial, et pourquoi son trône reste fragile
Plus d'une fève sur trois vient de Côte d'Ivoire. Histoire, prix bord champ, transformation : les coulisses d'un leadership mondial devenu fragile.
Plus d'une fève de cacao sur trois produite dans le monde vient de Côte d'Ivoire. Cette puissance repose pourtant sur de petites exploitations familiales, des arbres vieillissants et des producteurs dont les revenus restent vulnérables. Histoire, prix bord champ, transformation locale, climat et traçabilité : voici comment fonctionne la filière qui relie les plantations ivoiriennes aux chocolats consommés dans le monde.
À Paris, Bruxelles, New York ou Tokyo, une tablette de chocolat ne porte généralement pas le nom du village où son cacao a été récolté.
Pourtant, derrière une grande partie des produits chocolatés vendus dans le monde, il y a probablement une plantation située autour de Soubré, Divo, Duékoué, Gagnoa, San Pedro ou Abengourou. Il y a surtout un planteur qui a entretenu ses arbres, récolté les cabosses, extrait les fèves, surveillé leur fermentation puis organisé leur séchage avant de pouvoir les vendre.
La Côte d'Ivoire est devenue le premier producteur mondial de cacao au cours de la campagne 1977-1978, alors qu'elle n'en produisait qu'environ 85 000 tonnes en 1961. Elle a conservé ce rang pendant près d'un demi-siècle.
Mais être numéro un sur les volumes ne signifie pas contrôler l'ensemble de la filière. Le pays reste exposé aux cours internationaux, aux maladies des cacaoyers, au changement climatique, à la déforestation et aux difficultés financières des producteurs comme des transformateurs.
La prochaine bataille du cacao ivoirien ne se gagnera donc pas uniquement en produisant plus. Elle dépendra de la capacité du pays à maintenir ses plantations, garantir la traçabilité, mieux rémunérer les producteurs et conserver davantage de valeur entre la récolte de la fève et la vente du chocolat.
Un arbre venu d'Amérique devenu symbole de la Côte d'Ivoire
Le cacaoyer n'est pas originaire d'Afrique. Il vient des régions tropicales d'Amérique, où il était cultivé bien avant son introduction sur le continent africain.
En Côte d'Ivoire, plusieurs travaux historiques situent l'introduction organisée de la culture du cacao en 1888, dans la région d'Aboisso, au Sud-Est. Arthur Verdier et Amédée de Brétignières sont souvent cités parmi les premiers promoteurs de cette implantation. La production s'est ensuite développée progressivement entre 1910 et 1950 dans les zones forestières du Sud-Est.
À l'approche de l'Indépendance, le café demeure cependant la culture d'exportation la plus prestigieuse dans l'imaginaire économique national. Le cacao est encore loin de la place dominante qu'il occupera par la suite.
Son développement va suivre ce que les chercheurs appellent les « boucles du cacao ». Lorsque les terres deviennent moins fertiles, que les arbres vieillissent ou que l'espace disponible diminue, la production se déplace vers de nouvelles zones forestières.
Le premier grand bassin se trouve dans le Sud-Est. À partir des années 1960 et 1970, la production migre vers le Centre-Ouest. Elle progresse ensuite vers le Sud-Ouest à compter des années 1990, portée par d'importants déplacements de producteurs et de travailleurs agricoles.
Après 1960, l'État fait du cacao un moteur de développement
Le décollage du cacao ivoirien n'est pas le résultat d'un simple avantage naturel.
Après l'Indépendance, la Côte d'Ivoire construit sa stratégie économique autour de l'agriculture d'exportation. L'État encourage la création de plantations, développe les infrastructures et maintient une politique relativement ouverte aux capitaux et à la main-d'œuvre étrangère.
Des travailleurs venus d'autres régions du pays et des États voisins participent à l'ouverture de nouveaux fronts agricoles. La disponibilité des terres forestières permet d'étendre rapidement les superficies cultivées, souvent selon un modèle fondé davantage sur la conquête de nouvelles terres que sur l'augmentation des rendements à l'hectare.
La création du port de San Pedro, dans les années 1970, joue également un rôle décisif. Elle permet de rapprocher les grandes régions productrices du Sud-Ouest d'un débouché maritime et de réduire la dépendance envers le seul port d'Abidjan.
Le système de stabilisation des prix contribue parallèlement à organiser la commercialisation. L'État fixe les prix payés aux producteurs et capte une partie des recettes lorsque les cours mondiaux sont favorables. Ces ressources servent à financer les routes, les écoles, l'énergie et les autres infrastructures du premier « miracle ivoirien ».
La production passe ainsi d'environ 85 000 tonnes en 1961 à plus de 800 000 tonnes au début des années 1990, avant de dépasser durablement le million de tonnes.
Ce modèle permet une expansion spectaculaire. Il porte aussi une fragilité fondamentale : le pays devient extrêmement dépendant des prix mondiaux et de l'ouverture continue de nouvelles terres.
Les grandes dates du cacao ivoirien
| Date | Étape |
|---|---|
| 1888 | Introduction documentée du cacao à Aboisso |
| 1910-1950 | Développement de la première boucle dans le Sud-Est |
| 1960-1970 | Déplacement vers le Centre-Ouest |
| 1977-1978 | La Côte d'Ivoire devient numéro 1 mondial |
| Années 1990 | Progression du front agricole vers le Sud-Ouest |
| 2011-2012 | Réforme et mise en place du système actuel |
| 2020-2021 | Application du Différentiel de revenu décent |
| 2023-2024 | Forte chute de la production et crise mondiale |
| 2026 | Préparation aux nouvelles règles européennes |
La Côte d'Ivoire produit toujours plus d'un tiers du cacao mondial
Le rang de premier producteur ne signifie pas que la part ivoirienne reste identique chaque année.
Lors de la campagne 2022-2023, la Côte d'Ivoire a produit environ 2,241 millions de tonnes, sur une production mondiale estimée à 5,016 millions. Elle représentait alors près de 45 % de l'offre mondiale.
La campagne 2023-2024 marque une rupture brutale. La production ivoirienne tombe à environ 1,674 million de tonnes, tandis que l'offre mondiale recule à 4,368 millions. La part de la Côte d'Ivoire reste proche de 38 %, mais la baisse de la récolte contribue à une pénurie mondiale historique.
Pour la campagne 2024-2025, l'Organisation internationale du cacao a estimé la production ivoirienne à environ 1,681 million de tonnes. Dans le même temps, sa dernière révision porte la production mondiale à 4,723 millions de tonnes. La part ivoirienne ressort donc autour de 36 %, soit toujours plus d'une fève sur trois.
Pour la campagne 2025-2026, le Conseil du Café-Cacao prévoit un redressement compris entre 2 et 2,1 millions de tonnes. Ce chiffre demeure une prévision tant que la campagne n'est pas achevée.
Les dernières campagnes en un coup d'œil
| Campagne | Production ivoirienne | Production mondiale | Part approximative |
|---|---|---|---|
| 2022-2023 | 2,241 millions de tonnes | 5,016 millions | 44,7 % |
| 2023-2024 | 1,674 million de tonnes | 4,368 millions | 38,3 % |
| 2024-2025 | Environ 1,681 million de tonnes | 4,723 millions | Environ 35,6 % |
| 2025-2026 | Prévision de 2 à 2,1 millions | Non définitive | Non calculable à ce stade |
Ces variations rappellent qu'une position mondiale peut rester dominante tout en étant fragile. Quelques mois de pluies excessives, de sécheresse ou de maladies peuvent retirer plusieurs centaines de milliers de tonnes au marché.
Une filière qui fait vivre plusieurs millions de personnes
Il n'existe pas un chiffre unique parfaitement stabilisé sur le nombre de producteurs. Selon les périodes, les méthodes de recensement et la distinction entre producteurs actifs, propriétaires et travailleurs, les estimations varient.
Les sources disponibles situent généralement le nombre de producteurs autour d'un million. Des travaux plus récents évoquent environ 1,2 million de producteurs, tandis que des analyses plus anciennes en comptabilisaient près de 800 000. L'ordre de grandeur le plus prudent reste donc celui d'environ un million de planteurs.
La majorité exploite de petites superficies familiales, souvent comprises entre deux et cinq hectares. Avec les ouvriers agricoles, les transporteurs, les coopératives, les pisteurs, les acheteurs et les familles des producteurs, plus de six millions de personnes tireraient directement ou indirectement une partie de leurs revenus de la filière.
Le cacao représente également une part décisive des exportations. En 2024, les seules exportations de fèves brutes ivoiriennes ont approché 4 milliards de dollars, sans compter le beurre, la poudre, la pâte et les autres produits transformés.
Les statistiques du commerce extérieur indiquent par ailleurs que les produits à base de cacao transformé représentaient environ 15,6 % des exportations ivoiriennes en 2024.
Derrière ces milliards se trouvent pourtant des exploitations dont les revenus dépendent à la fois du prix garanti, du volume récolté, du coût de la main-d'œuvre, des traitements phytosanitaires, du transport et de l'état des plantations.
De la cabosse au port : comment circule une fève
Le parcours du cacao commence bien avant son arrivée dans une chocolaterie.
Lorsque les cabosses sont mûres, elles sont détachées des arbres. Les fèves entourées de pulpe sont extraites lors de l'écabossage, puis placées en fermentation pendant plusieurs jours. Cette étape permet de développer les précurseurs de l'arôme du chocolat.
Les fèves sont ensuite séchées afin de réduire leur humidité. Une mauvaise fermentation ou un séchage insuffisant peut dégrader la qualité et provoquer des moisissures.
Une fois prêtes, elles sont vendues par le producteur à une coopérative, un acheteur agréé ou un intermédiaire communément appelé pisteur. Elles sont regroupées, contrôlées, transportées puis orientées vers une unité de transformation ou un port d'exportation.
Le producteur se trouve au début de cette chaîne, mais il est souvent celui qui dispose du moins de pouvoir financier et commercial.
Qui fait quoi dans la filière
| Acteur | Rôle |
|---|---|
| Producteur | Cultive, récolte, fermente et sèche les fèves |
| Ouvrier agricole | Participe à l'entretien et à la récolte |
| Coopérative | Regroupe les producteurs et commercialise les lots |
| Pisteur | Collecte les fèves auprès des exploitations |
| Acheteur agréé | Achète et regroupe le cacao |
| Exportateur | Commercialise les fèves à l'international |
| Transformateur | Produit pâte, beurre et poudre |
| Conseil du Café-Cacao | Régule, contrôle et encadre la commercialisation |
| Banque | Finance l'achat, le stockage et la transformation |
| Chocolatier | Fabrique des produits intermédiaires ou finis |
| Distributeur | Commercialise le produit auprès du consommateur |
Le Conseil du Café-Cacao, régulateur du système
La réforme engagée par l'ordonnance du 28 décembre 2011 rétablit un mécanisme de stabilisation et organise la filière autour du Conseil du Café-Cacao. Les modalités de commercialisation sont ensuite précisées par le décret du 17 octobre 2012.
L'organisme est chargé de réglementer et de contrôler la commercialisation, d'encadrer les acteurs, d'organiser une partie des ventes, de surveiller la qualité et de participer à la fixation du prix minimum garanti aux producteurs.
L'un des piliers du système est la vente anticipée. Une grande partie de la récolte principale est vendue plusieurs mois à l'avance à des exportateurs, avant même que toutes les fèves soient récoltées. Selon les campagnes, environ 70 % à 80 % de la récolte principale peut être commercialisée de cette manière.
Cette méthode réduit l'exposition quotidienne des producteurs aux fluctuations du marché. Mais elle crée aussi un décalage : une hausse soudaine des cours internationaux ne se transmet pas immédiatement au prix bord champ, puisque les fèves ont parfois déjà été vendues sur la base de prix antérieurs.
À l'inverse, une chute rapide des cours peut mettre le système sous tension lorsque le prix garanti précédemment annoncé devient supérieur à la valeur réalisable sur le marché.
Le prix bord champ : garanti, mais pas déconnecté du marché
Le prix bord champ est le prix minimum auquel le cacao bien fermenté, séché et trié doit être acheté au producteur.
La réforme prévoit que le producteur reçoive au moins 60 % du prix CAF (la valeur du cacao chargé pour l'exportation, coût et fret compris) après prise en compte du mécanisme de commercialisation et des coûts de la filière.
Pour la campagne principale 2025-2026, ouverte en octobre 2025, le prix garanti a été fixé au niveau record de 2 800 FCFA le kilogramme, contre 1 800 FCFA pour la campagne principale précédente.
La situation s'est ensuite retournée. Face à la baisse des cours internationaux, le prix de la campagne intermédiaire ouverte en mars 2026 a été fixé à 1 200 FCFA le kilogramme. Le ministère de l'Agriculture a justifié cette baisse par un effondrement des cours internationaux d'environ 70 % depuis décembre 2025. Plus de 1,5 million de tonnes avaient toutefois déjà été payées aux producteurs au prix de 2 800 FCFA avant ce retournement.
Ce passage de 2 800 à 1 200 FCFA ne signifie pas que le cacao a perdu exactement la même proportion sur tous les marchés ni que tous les producteurs ont reçu le même revenu annuel. Les deux montants concernent deux périodes de commercialisation différentes.
Il montre néanmoins une réalité fondamentale : même garanti, le prix du planteur reste tributaire de l'évolution internationale.
Du prix mondial au revenu réel du planteur
Le prix bord champ n'est pas le bénéfice net du producteur.
Sur ce montant, le planteur doit encore financer :
- la main-d'œuvre ;
- l'entretien du champ ;
- les produits phytosanitaires ;
- le renouvellement des arbres ;
- la récolte et l'écabossage ;
- le transport ;
- parfois le remboursement de dettes ou d'avances.
Deux producteurs payés au même prix par kilogramme peuvent donc avoir des revenus très différents selon leur rendement, la taille de leur exploitation et leurs coûts.
Le Différentiel de revenu décent : une idée ambitieuse, des effets limités
En 2019, la Côte d'Ivoire et le Ghana décident d'utiliser leur poids combiné pour améliorer la rémunération des producteurs.
Ils instaurent un Différentiel de revenu décent, souvent abrégé DRD ou LID en anglais, fixé à 400 dollars par tonne sur les contrats de cacao concernés. Son application commerciale commence à partir de la campagne 2020-2021.
Le principe consiste à ajouter ce montant au prix de vente international afin de créer un espace financier supplémentaire en faveur des producteurs.
Dans les faits, les 400 dollars ne sont pas nécessairement remis sous forme d'un paiement distinct dans la main de chaque planteur. Ils entrent dans le mécanisme global de commercialisation et de fixation du prix. Leur transmission dépend du niveau des cours, des ventes anticipées, du taux de change, des coûts et des autres différentiels pratiqués par les acheteurs.
La Banque mondiale a par ailleurs relevé que certains industriels se sont montrés réticents à payer pleinement le supplément, notamment lors de la baisse de la demande provoquée par la crise sanitaire. Les pays producteurs ont aussi dénoncé la réduction d'autres primes, susceptible d'annuler une partie de l'effet du DRD.
Le Différentiel de revenu décent constitue donc un outil de négociation important, mais il ne garantit pas, à lui seul, un revenu permettant à chaque famille de couvrir correctement ses besoins.
Le paradoxe du leader mondial
La Côte d'Ivoire occupe une position dominante dans la production des fèves. Pourtant, la majorité de la valeur du chocolat se crée après leur départ de l'exploitation.
La chaîne se décompose en plusieurs niveaux :
- production et récolte des fèves ;
- collecte et exportation ;
- broyage en pâte de cacao ;
- séparation en beurre et poudre ;
- fabrication du chocolat ;
- emballage ;
- développement de la marque ;
- distribution et vente au détail.
Le broyage ajoute davantage de valeur que l'exportation de fèves brutes. Mais les marges les plus élevées peuvent encore se situer dans la formulation des produits, le marketing, les marques mondiales et la distribution.
Exporter du beurre et de la poudre est donc un progrès industriel. Cela ne signifie pas que le pays maîtrise déjà le marché mondial des tablettes, des biscuits, des confiseries ou des boissons chocolatées.
Transformer davantage au pays
La Côte d'Ivoire a fortement développé ses capacités de première transformation.
Selon une étude publiée par la FAO en décembre 2025, les quinze entreprises de transformation présentes durant la campagne 2024-2025 disposaient d'une capacité cumulée proche de 1 million de tonnes. Elles avaient investi environ un milliard d'euros dans leurs installations.
Les volumes effectivement broyés ont cependant été estimés à environ 695 000 tonnes en 2024-2025, en baisse de 8 %. La différence entre la capacité et l'utilisation réelle s'explique notamment par le coût des fèves, la disponibilité du financement et les marges de transformation.
Des projets en cours pourraient ajouter entre 180 000 et 344 000 tonnes et porter les capacités théoriques autour de 1,4 million de tonnes. Cela équivaudrait à plus de 80 % de la récolte de la campagne 2023-2024.
Mais une usine capable de traiter 100 000 tonnes ne les broie pas automatiquement. Elle doit disposer des fèves, de l'énergie, de débouchés commerciaux et surtout du financement nécessaire pour acheter la matière première.
La FAO estime que le besoin maximal de fonds de roulement de la filière de transformation pourrait atteindre 4,3 milliards d'euros. Les banques préfèrent parfois financer l'exportation de fèves, dont le cycle est plus court et le marché plus liquide, plutôt que la transformation de produits semi-finis.
Le défi consiste donc autant à construire des usines qu'à assurer leur fonctionnement.
Le vieillissement des vergers et le swollen shoot
Le premier risque pesant sur la production se trouve dans les plantations elles-mêmes.
Une partie des arbres est vieillissante et produit moins. Lorsque les rendements chutent, les agriculteurs ont historiquement compensé en ouvrant de nouvelles terres. Cette stratégie devient impossible dans un pays où la forêt s'est fortement réduite.
Le swollen shoot, ou maladie virale du gonflement des rameaux, constitue un autre danger majeur. Il affaiblit les arbres et peut entraîner leur mort. Une parcelle fortement contaminée doit généralement être arrachée puis replantée.
Le Conseil du Café-Cacao avait lancé un programme visant un rythme de 10 000 hectares d'arrachage-replantation par an.
Cette solution a un coût social. Un nouveau cacaoyer ne produit pas immédiatement. Le planteur doit patienter plusieurs années avant de retrouver une récolte suffisante, d'où la nécessité de prévoir des indemnisations, des cultures alternatives et un accompagnement technique.
Le climat perturbe de plus en plus les récoltes
La campagne 2023-2024 a montré la sensibilité extrême du cacao aux conditions météorologiques.
Des pluies excessives peuvent faire tomber les fleurs, perturber le séchage et favoriser les maladies fongiques. Une longue période sèche ou des températures trop élevées réduisent à l'inverse la formation et le développement des cabosses.
L'ICCO cite désormais la variabilité climatique, les températures élevées, la sécheresse et les difficultés d'application des engrais parmi les risques structurels pesant sur les perspectives de rendement en Afrique de l'Ouest.
Toute baisse de production ne peut cependant pas être attribuée au seul changement climatique. L'âge des arbres, les maladies, la qualité des intrants, le manque d'entretien et la fertilité du sol jouent également un rôle.
Le nouveau modèle devra combiner variétés résistantes, replantation, ombrage, agroforesterie et amélioration des rendements sans relancer la conquête de nouvelles forêts.
Le coût forestier du cacao
Le succès du cacao a profondément transformé les paysages ivoiriens.
La couverture forestière, estimée à environ 37 % du territoire au début des années 1960, était tombée sous les 14 % en 2010 selon plusieurs travaux repris par la Banque mondiale. L'agriculture d'exportation, en particulier l'expansion du cacao, a joué un rôle majeur dans cette dégradation.
Une évaluation de la Banque mondiale estime que, sur la période 1960-2015, la production de cacao aurait représenté environ 80 % des pertes forestières attribuées à l'agriculture.
D'autres études fondées sur l'imagerie satellitaire concluent que la culture du cacao est associée à plus de 37 % des pertes forestières observées dans les zones protégées ivoiriennes étudiées.
Le cacao a donc été à la fois un moteur de croissance et l'un des principaux facteurs de transformation de l'environnement.
La question n'est plus de choisir entre cacao et forêt. Elle est de savoir comment produire suffisamment sur les terres déjà cultivées, restaurer des arbres dans les exploitations et empêcher l'ouverture de nouvelles plantations dans les zones protégées.
Le règlement européen : contrainte ou occasion de modernisation ?
L'Union européenne a adopté un règlement exigeant que le cacao et plusieurs autres produits commercialisés sur son marché ne soient pas issus de terres déboisées ou dégradées après la date de référence prévue par le texte.
Les opérateurs doivent pouvoir retracer les produits, réaliser une diligence raisonnable et démontrer le respect de la législation du pays producteur.
Après plusieurs reports et modifications, le règlement doit s'appliquer à partir du 30 décembre 2026 aux opérateurs de taille moyenne et grande, ainsi qu'à certaines petites entreprises déjà concernées par l'ancien règlement sur le bois. Les autres micro et petites entreprises disposent jusqu'au 30 juin 2027.
Pour la Côte d'Ivoire, l'enjeu est considérable, car une part majoritaire de son cacao est destinée directement ou indirectement au marché européen. Des estimations situent cette proportion autour de 70 %.
La traçabilité suppose d'identifier les producteurs, géolocaliser les parcelles, suivre les lots et éviter les mélanges incontrôlés entre cacao conforme et cacao d'origine incertaine.
Le Conseil du Café-Cacao a engagé un recensement et la distribution de cartes aux producteurs. Mais la couverture complète du système, l'équipement des coopératives et la fiabilité des données restent des défis opérationnels.
Le règlement européen peut exclure des producteurs incapables de prouver l'origine de leurs fèves. Mais il peut aussi devenir une occasion de moderniser la filière et de mieux valoriser un cacao traçable, légal et produit sans nouvelle déforestation.
Le défi le plus important reste le revenu du planteur
Le leadership mondial ne sera pas durable si les producteurs ne peuvent pas vivre correctement de leur activité.
Un prix élevé pendant une campagne peut être neutralisé par une mauvaise récolte, des coûts de production plus importants ou la baisse des rendements. Inversement, une bonne récolte peut ne pas suffire lorsque le prix garanti diminue fortement.
Les producteurs doivent aussi faire face au coût de la replantation, aux difficultés d'accès au crédit, au mauvais état de certaines pistes et aux risques liés au climat.
La question du revenu est également générationnelle. Un jeune acceptera difficilement de reprendre une exploitation si le cacao lui offre moins de perspectives qu'un emploi urbain, le transport, le commerce ou d'autres cultures.
Le maintien du rang mondial dépend donc moins de la superficie totale que de la capacité de chaque hectare à produire durablement un revenu attractif.
Les chiffres à retenir
| Indicateur | Donnée | Période |
|---|---|---|
| Introduction documentée du cacao | 1888 | Début historique |
| Premier rang mondial | 1977-1978 | Dépassement du Ghana |
| Production ivoirienne | 2,241 millions de tonnes | 2022-2023 |
| Production ivoirienne | 1,674 million de tonnes | 2023-2024 |
| Production ivoirienne | Environ 1,681 million de tonnes | 2024-2025 |
| Prévision ivoirienne | 2 à 2,1 millions de tonnes | 2025-2026 |
| Part mondiale récente | Environ 36 % | 2024-2025 |
| Producteurs | Environ 1 million à 1,2 million | Estimation |
| Prix principal | 2 800 FCFA/kg | 2025-2026 |
| Prix intermédiaire | 1 200 FCFA/kg | 2025-2026 |
| Capacité de broyage | Près de 1 million de tonnes | 2024-2025 |
| Broyage effectif | Environ 695 000 tonnes | 2024-2025 |
Ce que cela change pour les Ivoiriens
Pour les planteurs, le cacao reste une source essentielle de revenu, mais aussi une activité exposée aux risques de prix, de maladie et de climat.
Pour les coopératives, la traçabilité exige de nouveaux équipements, des compétences numériques et une meilleure organisation des lots.
Pour les jeunes des zones rurales, la modernisation de la filière peut créer des emplois dans l'entretien des plantations, les services agricoles, la logistique, la transformation et la technologie.
Pour les entrepreneurs, les principales occasions ne se trouvent pas uniquement dans la tablette de chocolat. Elles concernent aussi les pépinières, les intrants, le stockage, les emballages, le transport, la maintenance industrielle, la poudre, le beurre, les boissons et les cosmétiques.
Pour l'État, le cacao reste une source majeure de devises, de recettes et de stabilité rurale. Une crise de production affecte donc bien plus que les seuls producteurs.
Pour le consommateur ivoirien, développer une industrie locale de produits finis pourrait élargir l'offre nationale. Mais une tablette fabriquée localement n'est pas nécessairement bon marché : le sucre, le lait, l'emballage, l'énergie, le financement et la distribution ont eux aussi un coût.
Les prochains rendez-vous à surveiller
Les principaux dossiers des prochains mois seront :
- le résultat définitif de la campagne 2025-2026 ;
- le prix annoncé pour la campagne principale d'octobre 2026 ;
- l'évolution des cours après leur forte volatilité ;
- la mise en service effective des nouvelles capacités de broyage ;
- l'application du système national de traçabilité ;
- la préparation à l'échéance européenne du 30 décembre 2026 ;
- l'ampleur des programmes contre le swollen shoot ;
- la capacité de la Côte d'Ivoire et du Ghana à défendre ensemble le revenu des producteurs.
Conserver le rang ne suffit plus
La Côte d'Ivoire a conquis son rang de premier producteur mondial par l'ouverture de nouvelles terres, les migrations agricoles, les infrastructures, l'intervention de l'État et le travail de centaines de milliers de familles.
Ce modèle a permis au pays de devenir indispensable à l'industrie mondiale du chocolat. Il a également épuisé une partie de ses forêts et maintenu les producteurs dans une forte dépendance envers les marchés internationaux.
Le prochain chapitre devra donc reposer sur une autre logique.
Il faudra produire mieux plutôt que simplement étendre les surfaces. Remplacer les arbres malades sans condamner les familles à plusieurs années sans revenu. Transformer les fèves sans créer des usines incapables de financer leurs stocks. Respecter la forêt sans exclure les petits producteurs. Et surtout, faire en sorte que le rang de numéro un mondial se traduise par une vie meilleure dans les villages qui rendent ce leadership possible.
Le vrai succès ne sera pas de conserver 36 %, 38 % ou 40 % de la production mondiale.
Il sera de transformer cette puissance agricole en revenus durables, en industries, en emplois et en marques capables de porter la Côte d'Ivoire bien au-delà de la fève.
L'essentiel à retenir
- Le cacao a été introduit en Côte d'Ivoire à la fin du XIXe siècle, avec une implantation documentée à Aboisso en 1888.
- Le pays est devenu premier producteur mondial au cours de la campagne 1977-1978.
- Sa part de la production mondiale varie fortement : environ 45 % en 2022-2023, 38 % en 2023-2024 et près de 36 % en 2024-2025.
- Environ un million à 1,2 million de producteurs dépendent directement de la filière.
- Le prix bord champ est garanti, mais il dépend des ventes anticipées, des cours internationaux et des équilibres financiers du système.
- Le Différentiel de revenu décent de 400 dollars par tonne ne constitue pas automatiquement un revenu décent pour chaque planteur.
- La Côte d'Ivoire dispose d'une importante industrie de broyage, mais fabrique encore relativement peu de produits finis et de marques internationales.
- Les maladies, le vieillissement des arbres, le climat, la déforestation et la traçabilité détermineront l'avenir de son leadership.