Du miracle aux crises : les cinq actes qui ont façonné l'économie ivoirienne

Du miracle agricole au rebond des années 2010 : cinq actes pour comprendre les réussites, les crises et les fragilités de l'économie ivoirienne.

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Du miracle aux crises : les cinq actes qui ont façonné l'économie ivoirienne

Comment la Côte d'Ivoire, célébrée comme un modèle de réussite dans les années 1970, a-t-elle pu s'enfoncer dans une crise durable avant de redevenir l'une des économies les plus dynamiques d'Afrique ? Du cacao à la dette, de la dévaluation à la reconstruction, voici les cinq actes qui permettent de comprendre les forces et les fragilités du modèle ivoirien.

Au commencement, il y a une fève de cacao, un sac de café et une route à construire.

Dans les premières années de l'Indépendance, la Côte d'Ivoire utilise les revenus de ses cultures d'exportation pour financer ses infrastructures, développer Abidjan et attirer des capitaux. La mécanique fonctionne si bien que le pays devient, en moins de vingt ans, l'une des vitrines économiques de l'Afrique subsaharienne.

Puis le mécanisme se retourne.

Lorsque les cours agricoles chutent, les recettes diminuent, mais les dettes et les dépenses engagées restent. La prospérité laisse place à la « conjoncture ». La dévaluation de 1994 rend ensuite les exportations plus compétitives, au prix d'une violente hausse des prix. Quelques années plus tard, l'instabilité politique fait fuir les investissements. Enfin, à partir de 2012, le retour de la confiance, l'allègement de la dette et les grands travaux déclenchent un puissant rebond.

Les chiffres décrivent les résultats. Cette histoire en cinq actes en explique les mécanismes.

Acte 1 : le pari agricole qui a créé le « miracle »

1960-1978

À l'Indépendance, la Côte d'Ivoire ne choisit ni la fermeture économique ni une industrialisation lourde pilotée exclusivement par l'État. Elle conserve une économie ouverte, encourage les investissements étrangers et place l'agriculture d'exportation au centre de son développement.

Le café, le cacao et le bois deviennent les trois principaux moteurs du pays. L'État favorise l'installation de plantations, l'ouverture de nouvelles zones agricoles et l'arrivée d'une main-d'œuvre issue de la sous-région. La disponibilité des terres, les prix internationaux favorables et la stabilité politique permettent une augmentation rapide de la production.

Cette stratégie se distingue par son pragmatisme. La Côte d'Ivoire ne cherche pas immédiatement à produire des machines ou à construire une industrie lourde. Elle commence par vendre ce qu'elle sait produire, puis utilise une partie des recettes pour financer les équipements nécessaires au développement.

La Caisse de stabilisation au cœur du système

Le fonctionnement de la filière repose en partie sur la Caisse de stabilisation et de soutien des prix des productions agricoles, communément appelée Caistab.

L'État fixe un prix d'achat garanti aux planteurs. Lorsque le prix obtenu sur le marché international est supérieur à ce prix intérieur et aux coûts de commercialisation, une partie de l'écart alimente les ressources du système public. Cette organisation protège théoriquement les producteurs contre les variations brutales des cours, tout en permettant à l'État de capter une partie des revenus exceptionnels des années favorables.

À certaines périodes, le café et le cacao représentent environ 60 % des recettes d'exportation. Les excédents des mécanismes de stabilisation peuvent alors fournir jusqu'à 40 % des recettes publiques. L'économie nationale et les finances de l'État se trouvent ainsi étroitement liées aux performances de deux cultures.

Ces ressources contribuent à financer les routes, les écoles, les barrages, l'équipement des villes et les grandes infrastructures. Elles alimentent aussi un programme d'investissements publics particulièrement ambitieux.

Le port autonome de San Pedro est créé en 1971 pour désenclaver le Sud-Ouest et offrir au pays un deuxième grand débouché maritime. En 1978, il traite déjà près de 1,5 million de tonnes de marchandises.

Une croissance de 7 à 8 % dans les années 1970

La mécanique produit des résultats remarquables. Dans les années 1970, le produit intérieur brut progresse à un rythme annuel de 7 à 8 %. La hausse de la production agricole entraîne le transport, le commerce, le bâtiment, les services financiers et les activités portuaires.

Abidjan devient le siège de banques, de compagnies internationales et d'institutions régionales. Des travailleurs et des entrepreneurs venus de toute l'Afrique de l'Ouest participent à cette expansion. Les revenus agricoles stimulent la consommation, tandis que les infrastructures facilitent l'arrivée de nouveaux investissements.

Le « miracle ivoirien » n'a pourtant rien de surnaturel. Il repose sur un cercle économique identifiable :

  1. les plantations produisent davantage ;
  2. les exportations rapportent des devises ;
  3. l'État récupère une partie des recettes ;
  4. les investissements publics améliorent les infrastructures ;
  5. ces infrastructures facilitent une nouvelle progression de la production.

Mais cette boucle vertueuse contient déjà ses propres fragilités.

Le modèle dépend des prix fixés à Londres, New York et sur les marchés internationaux. Il repose également sur l'extension continue des surfaces cultivées, plus que sur une forte amélioration des rendements. Enfin, les années de recettes abondantes encouragent l'État à lancer des projets coûteux, parfois sur la base de l'idée que les cours élevés dureront.

Le moteur fonctionne vite. Il consomme aussi beaucoup de terres, de capitaux et de confiance dans l'avenir.

Acte 2 : quand le moteur cale, les années de « conjoncture »

De la fin des années 1970 à 1993

Le miracle ne s'arrête pas en un jour.

À la fin des années 1970, le boom du café et du cacao commence à perdre de sa force. Entre 1977 et 1978, les prix du café et du cacao diminuent respectivement d'environ 31 % et 10 %, selon une étude historique de la Banque mondiale. D'autres chutes plus sévères surviendront au cours des années 1980, notamment entre 1985 et 1993.

Cette distinction est importante. La crise ivoirienne ne vient pas d'un effondrement unique, mais d'un enchaînement : fin du boom, baisse des recettes, maintien des dépenses, hausse de l'endettement, dégradation de la compétitivité, puis nouveau recul des cours agricoles.

Les recettes diminuent, les engagements restent

Pendant les années fastes, l'État a construit des infrastructures et engagé des programmes dont le financement dépendait d'une poursuite de la croissance. Lorsque les recettes d'exportation diminuent, les dépenses ne peuvent pas être réduites avec la même rapidité.

Les projets doivent être achevés. Les fonctionnaires doivent être payés. Les entreprises publiques doivent continuer à fonctionner. Les dettes contractées doivent être remboursées.

Pour combler l'écart entre ses recettes et ses dépenses, la Côte d'Ivoire emprunte. Or le contexte international devient défavorable : les taux d'intérêt augmentent, le dollar s'apprécie et le coût du service de la dette s'alourdit.

Un ralentissement lié aux matières premières se transforme progressivement en crise budgétaire et financière.

La dette amplifie la crise

Au début des années 1980, le pays engage plusieurs programmes d'ajustement. Pourtant, les déséquilibres continuent de s'aggraver. La dette publique représente environ 168 % du PIB à la fin de 1991. En 1993, la dette publique extérieure atteint approximativement 173 % du PIB, tandis que le déficit budgétaire global se rapproche de 13 %.

Autrement dit, l'État doit consacrer une part croissante de ses ressources au paiement d'engagements pris dans le passé, au moment même où l'économie produit moins de revenus.

Le Fonds monétaire international et la Banque mondiale soutiennent alors différents programmes de stabilisation et d'ajustement structurel. Le principe consiste à rétablir les équilibres : réduire les déficits, réformer les entreprises publiques, maîtriser la masse salariale, libéraliser certains prix et accroître la place du secteur privé.

Les mesures comprennent des réductions ou reports d'investissements, des restrictions sur les recrutements publics, des privatisations et une réforme du fonctionnement de l'État. Des programmes sont soutenus par le FMI en 1989 puis en 1991, avant le grand plan accompagnant la dévaluation de 1994.

Pourquoi les ajustements font-ils si mal ?

Un ajustement budgétaire agit sur des réalités très concrètes.

Quand l'État réduit ses investissements, les entreprises de travaux publics reçoivent moins de contrats. Quand les recrutements sont gelés, les diplômés trouvent moins de débouchés. Lorsque les subventions diminuent ou que certains prix sont libéralisés, les dépenses des ménages augmentent.

Les programmes d'ajustement ne constituent donc pas l'unique cause de la crise. Ils sont aussi une réponse à des déséquilibres déjà profonds. Mais cette réponse transfère une partie du coût de la correction vers les salariés, les fonctionnaires, les demandeurs d'emploi et les usagers des services publics.

Dans le langage quotidien ivoirien, cette longue période de difficultés prend un nom : la conjoncture.

Le terme finit par désigner bien plus qu'un ralentissement économique. Il exprime la perte de pouvoir d'achat, le chômage, le blocage des carrières et la découverte que la prospérité des années 1960 et 1970 n'était pas irréversible.

La première grande leçon de l'histoire économique ivoirienne apparaît ici : lorsqu'un pays dépend fortement de quelques produits, une décision prise à des milliers de kilomètres peut modifier ses recettes publiques, ses emplois et le niveau de vie de sa population.

Acte 3 : l'électrochoc de la dévaluation

Janvier 1994

Au début des années 1990, la Côte d'Ivoire est enfermée dans une contradiction.

Le franc CFA est lié au franc français par une parité fixe. Cette stabilité facilite les échanges et protège la valeur nominale de la monnaie. Mais lorsque les prix et les coûts ivoiriens évoluent plus rapidement que ceux des partenaires commerciaux, la monnaie devient progressivement trop chère par rapport à la productivité réelle de l'économie.

Entre 1986 et 1993, le taux de change réel effectif du franc CFA s'apprécie d'environ 43 % selon le FMI, alors que plusieurs pays concurrents laissent leurs monnaies se déprécier. Les produits ivoiriens perdent en compétitivité et les importations paraissent relativement moins coûteuses.

La baisse des salaires nominaux étant politiquement et socialement difficile, les autorités de la zone CFA choisissent finalement de modifier le taux de change.

La décision est annoncée dans la nuit du 11 janvier 1994. La nouvelle parité entre officiellement en vigueur le 12 janvier : un franc CFA ne vaut plus 0,02 franc français, mais 0,01 franc français. Il faut désormais 100 FCFA pour obtenir un franc français, contre 50 auparavant.

La valeur externe du franc CFA est divisée par deux.

Comprendre la dévaluation en une minute

Imaginons un exportateur qui vend un produit à l'étranger pour 1 franc français.

  • Avant la dévaluation, il reçoit 50 FCFA.
  • Après la dévaluation, si le prix étranger ne change pas, il reçoit 100 FCFA.

Ses recettes exprimées en FCFA augmentent. Il peut devenir plus compétitif, relever le prix payé au producteur ou absorber davantage de coûts locaux.

Prenons maintenant un équipement importé coûtant 1 franc français.

  • Avant la dévaluation, il coûte 50 FCFA.
  • Après la dévaluation, son coût de conversion passe à 100 FCFA.

Dans la réalité, le prix payé par le consommateur ne double pas automatiquement. Il dépend aussi des taxes, des marges, du transport, du contenu local et des mesures prises par le gouvernement. Mais la pression à la hausse est immédiate sur les produits importés et sur les biens fabriqués avec des intrants étrangers.

Les gagnants et les perdants

Les producteurs et exportateurs de cacao, de café, de coton ou de bois bénéficient de recettes plus élevées en monnaie locale. Les entreprises qui produisent en Côte d'Ivoire pour remplacer des importations deviennent également plus compétitives.

À l'inverse, les ménages voient augmenter le prix des médicaments, des véhicules, des machines, de certains aliments et des produits contenant des composants importés. Les entreprises qui dépendent d'équipements étrangers supportent des coûts supplémentaires. Les salaires et l'épargne en FCFA perdent une partie de leur pouvoir d'achat.

L'inflation atteint environ 32,2 % en 1994, avant de retomber à 7,7 % en 1995 puis à 3,5 % à la fin de 1996.

La dévaluation ne produit donc pas un enrichissement instantané. Elle modifie le partage des revenus entre exportateurs, importateurs, salariés, épargnants, producteurs et consommateurs.

Le retour de la croissance

Le redressement est néanmoins rapide. Le PIB réel progresse de 2,1 % en 1994, puis de 7,1 % en 1995 et de 6,8 % en 1996. La reprise repose sur la compétitivité retrouvée, l'augmentation des exportations, le retour de l'investissement et les réformes budgétaires et structurelles qui accompagnent la dévaluation.

L'épisode de 1994 reste profondément inscrit dans la mémoire collective. Pour certains, il démontre qu'un taux de change fixe peut devenir un piège lorsqu'il ne correspond plus aux réalités économiques. Pour d'autres, il rappelle surtout le coût social d'une modification brutale de la monnaie.

C'est pour cette raison que les débats actuels sur le franc CFA et l'eco suscitent autant de prudence. Derrière les discussions techniques se trouve une expérience vécue : celle d'une décision monétaire capable de bouleverser les prix, les revenus et les habitudes en quelques semaines.

Acte 4 : le prix économique de l'instabilité

1999-2011

Le redressement de la seconde moitié des années 1990 reste fragile.

Le coup d'État du 24 décembre 1999 ouvre une longue période d'incertitude. La crise armée de septembre 2002 entraîne une partition de fait du territoire. Les tensions politiques, les épisodes de violence et la crise postélectorale de 2010-2011 perturbent durablement l'économie.

Le mécanisme central est moins visible qu'une chute des prix ou une dévaluation : la confiance disparaît.

Pourquoi l'investissement fuit-il l'incertitude ?

Investir consiste à dépenser aujourd'hui dans l'espoir d'obtenir un revenu demain.

Une entreprise construit une usine si elle pense pouvoir la faire fonctionner pendant plusieurs années. Une banque finance un projet lorsqu'elle estime que l'emprunteur pourra produire, vendre et rembourser. Un entrepreneur recrute s'il pense que son activité va progresser.

Lorsque personne ne sait si les routes resteront ouvertes, si les marchandises pourront circuler, si les contrats seront respectés ou si la sécurité sera garantie, les décisions sont reportées.

Des entreprises réduisent leurs activités. Certains projets sont suspendus. Des investisseurs et des cadres quittent le pays. Les infrastructures vieillissent faute d'entretien suffisant, tandis que les services publics doivent fonctionner dans un territoire divisé.

En 2007, le FMI estimait que la crise avait fait reculer le revenu par habitant d'environ un sixième et fortement détérioré les indicateurs sociaux.

La Banque mondiale décrit les années 1980 à 2011 comme des « décennies perdues », marquées par une croissance moyenne du revenu par habitant négative. La pauvreté, qui concernait environ 10 % de la population en 1985 selon les estimations historiques, atteint près de 55 % en 2011.

Le cacao continue pourtant d'être produit. Le port continue de fonctionner. Les commerçants et les ménages s'adaptent. L'économie ne disparaît pas, mais elle cesse de progresser suffisamment vite pour améliorer le niveau de vie d'une population en forte croissance.

Cette période enseigne que la stabilité n'est pas seulement une question politique. Elle constitue une infrastructure économique, au même titre qu'une route, un port ou une centrale électrique.

Sans elle, les autres investissements perdent une partie de leur valeur.

Acte 5 : les moteurs du rebond

Depuis 2012

Après la crise postélectorale, la reprise est spectaculaire.

Entre 2012 et 2019, le PIB réel progresse en moyenne de 8,2 % par an. La Côte d'Ivoire figure alors parmi les économies les plus dynamiques d'Afrique subsaharienne.

Ce rebond ne résulte pas d'une cause unique. Il combine au moins cinq mécanismes.

1. Le retour de la stabilité

La baisse du risque politique libère des décisions qui avaient été reportées. Les entreprises recommencent à investir, les bailleurs reprennent leurs financements et les capitaux privés reviennent progressivement.

La confiance ne crée pas à elle seule des routes ou des emplois. Mais elle permet aux projets de redevenir possibles.

2. Un puissant effet de rattrapage

Après plus d'une décennie de sous-investissement, les besoins sont immenses : routes, ponts, centrales électriques, réseaux d'eau, écoles, hôpitaux, ports et logements.

Relancer ces travaux produit un effet immédiat sur le bâtiment, le ciment, le transport, l'emploi et les services. L'économie redémarre rapidement parce qu'elle part d'une situation où de nombreux équipements doivent être reconstruits, réparés ou modernisés.

3. L'allègement de la dette

En juin 2012, la Côte d'Ivoire atteint le point d'achèvement de l'initiative en faveur des pays pauvres très endettés.

Le FMI et la Banque mondiale approuvent environ 3,1 milliards de dollars d'allègement dans le cadre de cette initiative, auxquels s'ajoutent approximativement 1,3 milliard de dollars au titre de l'initiative d'allègement de la dette multilatérale.

En valeur actualisée, le stock concerné passe d'environ 12 milliards de dollars en 2011 à 4,7 milliards en 2012. Cette opération assainit les relations avec les créanciers, améliore la capacité de financement et facilite le retour des investisseurs.

4. Le retour de l'investissement public et privé

L'État lance ou relance de grands projets dans les transports, l'électricité, les ports et les aménagements urbains.

Les investissements privés suivent dans les télécommunications, la banque, le commerce, la construction et l'agro-industrie. L'urbanisation et la croissance démographique élargissent le marché intérieur.

Le rebond est donc alimenté à la fois par la reconstruction, les dépenses d'équipement, la consommation et les services.

5. Une économie plus diversifiée

Le cacao demeure central, mais il n'est plus le seul moteur.

La banque, les télécommunications, le transport, la construction, le commerce, l'énergie, l'anacarde, les mines et les hydrocarbures prennent davantage de place. Après une croissance d'environ 6 % en 2024 et une prévision de 6,2 % pour 2025, le FMI anticipe environ 6 % en 2026, soutenus par la consommation, l'investissement et l'expansion des secteurs minier et pétrolier.

Le deuxième miracle est-il plus solide que le premier ?

La réponse est oui, mais pas totalement.

L'économie ivoirienne est aujourd'hui plus diversifiée que celle de 1978. Elle dispose de meilleures infrastructures, d'un secteur financier plus développé, d'une économie numérique en progression et d'une base industrielle plus large.

Elle reste cependant exposée à plusieurs anciennes vulnérabilités.

Le cacao conserve un poids considérable

Les recettes d'exportation et les revenus de millions de personnes dépendent encore fortement de l'agriculture. Lorsque les cours du cacao baissent ou que la production recule, les revenus des planteurs, les exportations et les recettes publiques sont affectés.

Le cacao représentait encore plusieurs milliards de dollars d'exportations en 2024 et 2025.

Les emplois formels restent insuffisants

La croissance ne crée pas automatiquement des emplois stables, déclarés et correctement rémunérés.

Les données disponibles indiquaient que près de 90 % de l'emploi non agricole était informel en 2017. La majorité des actifs travaille donc sans contrat stable, sans protection sociale complète et avec un accès limité au crédit.

Un pays peut afficher une croissance de 6 % tout en laissant de nombreux jeunes dans le petit commerce, les activités occasionnelles ou le sous-emploi.

La pauvreté demeure élevée

La pauvreté a reculé depuis le pic estimé de 2011, mais elle concernait encore 37,5 % de la population selon la donnée de 2021 reprise par le FMI.

Cela ne signifie pas que la croissance n'a produit aucun effet. Cela montre qu'une progression du PIB met du temps à atteindre les ménages et qu'elle peut être inégalement répartie selon les secteurs, les régions et les niveaux de qualification.

La dette exige toujours de la vigilance

La dette publique est projetée à environ 57,2 % du PIB en 2026. Le FMI a amélioré son appréciation du risque de surendettement, passé de modéré à faible, mais recommande de maintenir une stratégie d'emprunt prudente.

La leçon des années 1980 reste donc pertinente : la dette peut financer des infrastructures utiles, mais elle devient dangereuse lorsque les projets rapportent moins que prévu ou lorsque les recettes extérieures chutent.

Les cinq mécanismes à retenir

  1. Les revenus agricoles ont financé le décollage.
    Le café et le cacao ont fourni à l'État les devises et les ressources nécessaires aux premières grandes infrastructures.

  2. La dépendance aux cours mondiaux a amplifié les crises.
    Lorsque les prix baissent, les planteurs, les exportations, le budget de l'État et l'ensemble de l'activité sont touchés.

  3. La dette a transformé le ralentissement en crise durable.
    Les emprunts permettent de maintenir l'investissement pendant un temps, mais leur remboursement réduit ensuite les moyens disponibles.

  4. La dévaluation a restauré la compétitivité au prix d'un choc social.
    Elle a favorisé les exportateurs tout en réduisant le pouvoir d'achat des salariés et consommateurs.

  5. La stabilité a permis le retour de l'investissement.
    La reprise des années 2010 résulte autant de la confiance retrouvée que des travaux publics et des réformes économiques.

Ce que cette histoire change pour les Ivoiriens

Pour le planteur, une variation du prix mondial du cacao peut modifier le revenu de toute une campagne.

Pour le fonctionnaire ou le salarié, une dévaluation ou une forte inflation peut réduire le pouvoir d'achat, même lorsque le salaire nominal ne change pas.

Pour l'entrepreneur, l'instabilité augmente le risque, renchérit le crédit et réduit la visibilité nécessaire pour investir.

Pour le consommateur, la dépendance aux importations signifie que les chocs extérieurs peuvent se transmettre au prix du carburant, du riz, des médicaments ou des équipements.

Pour le jeune diplômé, une forte croissance n'est réellement bénéfique que lorsqu'elle crée des emplois productifs correspondant aux compétences acquises.

Pour les populations rurales, les infrastructures améliorent l'accès aux marchés et aux services, mais les écarts avec Abidjan restent importants.

Cette histoire rappelle surtout qu'un pont ou une autoroute peut soutenir la croissance sans augmenter automatiquement le revenu de chaque ménage. Tout dépend de la manière dont l'investissement stimule la production, les emplois, les échanges et les services publics.

Quel pourrait être le sixième acte ?

L'histoire ne permet pas de prédire la suite. Elle indique cependant les choix qui la détermineront.

Le premier enjeu est la transformation locale. La Côte d'Ivoire tire encore une part importante de ses revenus de l'exportation de produits peu ou partiellement transformés. Produire davantage de chocolat, de beurre de cacao, d'huile, de textiles, de matériaux ou de produits issus de l'anacarde permettrait de conserver plus de valeur sur le territoire.

Le deuxième enjeu est celui de l'emploi formel. Une croissance durable doit produire des entreprises capables de recruter, former et protéger leurs salariés.

Le troisième est la productivité. L'agriculture ne peut plus reposer principalement sur l'extension des surfaces. Elle doit augmenter les rendements, mieux rémunérer les producteurs et s'adapter au changement climatique.

Le quatrième concerne le capital humain. Sans amélioration de la qualité de l'éducation et de la formation professionnelle, les entreprises manqueront de compétences tandis que les jeunes continueront de manquer d'opportunités.

Enfin, la Côte d'Ivoire devra préserver deux équilibres essentiels : la stabilité institutionnelle et la soutenabilité de la dette.

Le sixième acte se jouera donc moins dans la recherche d'un nouveau miracle que dans la construction d'une économie plus productive, plus inclusive et plus résistante aux chocs.

Les cinq actes en un coup d'œil

Période Événement central Mécanisme principal
1960-1978 Miracle ivoirien Agriculture d'exportation, investissements et infrastructures
1979-1993 Conjoncture et ajustements Baisse des cours, dette et austérité
1994-1998 Dévaluation et reprise Compétitivité retrouvée et inflation
1999-2011 Instabilité politique Recul de la confiance et de l'investissement
Depuis 2012 Rebond économique Stabilité, rattrapage, investissements et diversification

Conclusion

Le premier miracle ivoirien a été bâti sur la terre, les prix mondiaux et les infrastructures.

La crise des années 1980 a montré les dangers de la dépendance et de l'endettement. La dévaluation de 1994 a restauré la compétitivité en imposant un coût élevé aux ménages. L'instabilité des années 2000 a démontré que la confiance constitue une richesse économique. Le rebond des années 2010 a enfin prouvé qu'un pays stable peut rapidement mobiliser les investissements nécessaires à son redressement.

Le prochain cycle ne pourra toutefois pas être une simple répétition du précédent.

Il dépendra de la capacité de la Côte d'Ivoire à transformer ce qu'elle produit, à employer sa jeunesse, à mieux répartir les opportunités et à protéger son économie des crises qu'elle ne contrôle pas.

L'histoire économique ivoirienne ne raconte donc pas un miracle unique. Elle raconte une succession de choix, de chocs, de corrections et de recommencements.

L'essentiel à retenir

  1. Le premier miracle reposait sur l'agriculture d'exportation, les investissements publics et la stabilité.
  2. Le café et le cacao fournissaient jusqu'à 60 % des recettes d'exportation et une part majeure des ressources publiques.
  3. La baisse des cours, l'endettement et les déséquilibres budgétaires ont provoqué une crise durable à partir des années 1980.
  4. La dévaluation de janvier 1994 a divisé par deux la valeur externe du franc CFA.
  5. L'inflation a atteint 32,2 % en 1994, mais la croissance a dépassé 7 % dès 1995.
  6. Les crises de 1999 à 2011 ont freiné l'investissement et fait fortement progresser la pauvreté.
  7. Le rebond depuis 2012 repose sur la stabilité, le rattrapage, l'allègement de la dette et le retour des investissements.
  8. Le prochain défi consiste à transformer la croissance en emplois formels, en valeur ajoutée locale et en progrès social.