San Pedro : comment la Côte d'Ivoire a créé une ville au cœur du commerce mondial du cacao

Née d'une décision d'État en 1968, San Pedro traite 7,77 millions de tonnes par an et domine l'exportation mondiale de cacao. Son prochain défi : transformer sur place.

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San Pedro : comment la Côte d'Ivoire a créé une ville au cœur du commerce mondial du cacao

À la fin des années 1960, San Pedro n'était encore qu'une petite implantation côtière au milieu d'une région faiblement peuplée et difficile d'accès. L'État ivoirien y a construit un port, une ville et un nouvel arrière-pays agricole. Cinquante-cinq ans après l'arrivée du premier navire, le deuxième port du pays traite près de 7,8 millions de tonnes de marchandises. Son prochain défi : transformer davantage les matières premières qu'il expédie.

Chaque année, pendant la campagne cacaoyère, les camions descendent des plantations de la Nawa, du Cavally, du Guémon et du reste du Sud-Ouest vers San Pedro.

Ils transportent des sacs de fèves, du caoutchouc, du coton ou des produits agricoles transformés. À l'arrivée, les marchandises rejoignent les entrepôts, les stations d'empotage et les quais avant leur départ vers l'Europe, l'Asie ou l'Amérique.

Ce paysage de navires, de grues et de zones industrielles aurait été difficile à imaginer au début des années 1960. Une implantation humaine existait déjà sur cette partie du littoral, notamment autour de la pêche. Mais la grande ville portuaire actuelle est essentiellement née d'une décision d'aménagement prise par l'État ivoirien après l'Indépendance. La région était alors faiblement peuplée, couverte de forêt et très mal reliée au reste du pays.

San Pedro est donc l'histoire d'un pari : construire presque simultanément un port, une ville, des routes et un bassin agricole.

La réponse courte

La Côte d'Ivoire voulait désenclaver son Sud-Ouest, exploiter ses ressources agricoles, forestières et minières, réduire sa dépendance au seul port d'Abidjan et offrir un débouché maritime aux pays voisins sans littoral.

La première pierre du port est posée le 12 août 1968. L'Autorité pour l'aménagement de la région du Sud-Ouest, l'ARSO, est créée le 22 décembre 1969. Le port entre officiellement en service en mai 1971 avec l'arrivée du navire Korhogo, avant son inauguration le 4 décembre 1972.

Le cacao change ensuite l'échelle du projet. À mesure que la production se déplace vers l'Ouest et le Sud-Ouest, San Pedro devient son principal débouché maritime. Le port se présente aujourd'hui comme le premier port mondial d'exportation de cacao et comme le deuxième port ivoirien derrière Abidjan.

Pourquoi construire un port dans le Sud-Ouest ?

Au lendemain de l'Indépendance, l'essentiel des activités économiques modernes et des infrastructures reste concentré autour d'Abidjan.

Le Sud-Ouest possède pourtant plusieurs atouts : une façade atlantique, de vastes terres agricoles, des ressources forestières et un potentiel minier. Mais son enclavement limite leur exploitation. Les routes sont peu nombreuses et l'évacuation des marchandises vers Abidjan est longue et coûteuse.

Le projet de San Pedro poursuit alors plusieurs objectifs :

  • créer un deuxième accès maritime ;
  • rééquilibrer le développement national ;
  • ouvrir de nouvelles zones à l'agriculture ;
  • faciliter l'exportation du bois et des cultures de rente ;
  • organiser un nouveau pôle urbain ;
  • desservir la Guinée forestière, le Liberia oriental et le sud du Mali.

Le port n'est donc pas conçu comme un ouvrage isolé. Il doit devenir le moteur d'une région économique entière.

1968-1972 : construire le port avant que la ville n'existe vraiment

Les travaux sont réalisés entre 1968 et 1971 par un consortium franco-allemand.

La baie offre une configuration favorable, avec la pointe rocheuse de Quiquerez et des conditions permettant la création d'un port en eau profonde. Des digues, des quais, un chenal d'accès, des terre-pleins et des équipements de manutention sont construits.

En mai 1971, le navire ivoirien Korhogo marque l'entrée en service officielle du port. L'inauguration politique intervient plus tard, le 4 décembre 1972, en présence du président Félix Houphouët-Boigny et du président nigérien Hamani Diori.

Cette distinction entre mise en service et inauguration est importante : le port commence à recevoir des marchandises avant la grande cérémonie officielle.

L'ARSO : une autorité chargée de construire un territoire

L'ARSO ne devait pas seulement superviser les quais.

Créée en décembre 1969, elle est chargée d'aménager l'ensemble du Sud-Ouest : voies de communication, logements, équipements publics, agriculture, zones d'activité et installation de nouvelles populations.

L'objectif est de faire de San Pedro un véritable pôle de développement capable d'attirer des travailleurs, des planteurs et des entreprises.

Le projet s'accompagne donc de migrations venues d'autres régions ivoiriennes et de pays voisins. Certaines populations déplacées par la construction du barrage de Kossou sont également orientées vers le Sud-Ouest. Les cultures de café, de cacao, d'hévéa et de palmier à huile se développent dans l'arrière-pays.

L'ARSO est toutefois dissoute en 1980, avant que toutes les ambitions du programme initial soient réalisées. Le port et la ville poursuivent leur développement, mais sans disposer du même instrument intégré de planification régionale.

Le cacao change le destin de San Pedro

Le succès du port repose d'abord sur le bois. Mais au fil des décennies, le déplacement du front cacaoyer vers l'Ouest transforme son activité.

Les plantations se rapprochent du port. Pour les exportateurs, acheminer les récoltes vers San Pedro plutôt que vers Abidjan permet de réduire certaines distances et certains coûts logistiques.

Des entrepôts, des usines de broyage, des stations d'empotage et des entreprises internationales s'installent autour du domaine portuaire.

Lors de la campagne 2018-2019, le port déclarait avoir exporté environ 1,03 million de tonnes de cacao. Il continue, sur cette base historique, de se présenter comme le premier port mondial d'exportation de cacao.

Cette appellation doit cependant être comprise avec précision.

Il ne s'agit pas d'un classement international indépendant publié chaque année par une organisation mondiale. C'est le positionnement officiel du Port autonome de San Pedro, fondé sur les volumes exceptionnellement élevés de fèves et de produits cacaoyers qui y transitent.

Or ces volumes varient selon les campagnes.

En 2023, le trafic café-cacao atteignait environ 1,015 million de tonnes. En 2024, il descendait à 818 075 tonnes, puis à 732 665 tonnes en 2025, dont 475 855 tonnes de fèves. Ces baisses reflètent notamment les difficultés récentes de la production cacaoyère et la progression de la transformation locale.

Près de 7,8 millions de tonnes de marchandises en 2025

Le cacao reste emblématique, mais il ne représente plus à lui seul l'activité du port.

Le trafic global est passé d'environ 1,2 million de tonnes en 2010 à 7,02 millions en 2023, puis à 7,40 millions de tonnes en 2024. En 2025, il a atteint 7 768 858 tonnes, soit une progression de 5 % sur un an.

Le résultat de 2025 se répartit entre :

Type de trafic Volume 2025
Importations 1,75 million de tonnes
Exportations 3,67 millions de tonnes
Transit 1,84 million de tonnes
Transbordement 518 027 tonnes
Trafic global 7,77 millions de tonnes

Le transit a progressé de 32 % en 2025, tandis que les exportations ont reculé de 7 %. Les minerais, le caoutchouc, les produits cimentiers, les engrais et les marchandises destinées aux pays de l'hinterland prennent une place croissante.

San Pedro reste loin du volume total traité par Abidjan, qui remplit des fonctions portuaires et industrielles beaucoup plus larges. Mais sa croissance confirme qu'il n'est plus seulement un port secondaire consacré au cacao.

Le Terminal industriel polyvalent : le pari de la diversification

Le Terminal industriel polyvalent de San Pedro est inauguré le 14 septembre 2022.

L'infrastructure comprend deux quais de 270 et 220 mètres, des profondeurs allant jusqu'à 15 mètres et environ 14 hectares de terre-pleins. Elle doit accueillir des minerais, des engrais, des produits cimentiers et d'autres marchandises en vrac.

Son ouverture modifie rapidement la composition du trafic.

Dès 2023, les produits minéraliers représentaient plus de la moitié du trafic global. Le nickel et le manganèse dépassaient ensemble deux millions de tonnes à l'exportation. En 2025, les exportations de minerais atteignaient encore environ 1,55 million de tonnes.

Cette diversification rapproche le port des zones minières de l'Ouest ivoirien et du Mali. Elle limite également sa dépendance à une seule culture agricole.

Le terminal à conteneurs : un projet toujours à concrétiser

San Pedro possède déjà un terminal à conteneurs d'environ cinq hectares. En 2025, le port a traité 226 701 EVP, l'EVP étant l'unité correspondant à un conteneur standard de vingt pieds.

Un projet beaucoup plus important prévoit le déplacement et l'extension du terminal, avec le groupe MSC. Les caractéristiques envisagées comprennent environ 30 hectares de terre-pleins et près d'un kilomètre de quai, afin de recevoir de plus grands navires.

Mais en avril 2026, le gouvernement présentait encore cette infrastructure comme un projet « prévu ». Le nouveau terminal ne doit donc pas être considéré comme achevé ni pleinement en construction sur l'ensemble de son périmètre.

Le terminal à conteneurs reste l'un des principaux dossiers à suivre : il déterminera la capacité de San Pedro à devenir un véritable centre régional de distribution, et pas seulement un port d'exportation de matières premières.

Une ville dépassée par son propre succès

Le plan initial n'avait pas anticipé toute l'ampleur de la croissance démographique.

Selon le RGPH 2021, la commune ou le chef-lieu de San Pedro comptait 390 654 habitants, répartis dans environ 75 900 ménages. Le département de San Pedro comptait 790 242 habitants et l'ensemble de la région 1,06 million.

Le chiffre de 390 654 ne correspond donc ni au département ni à toute la région. Il désigne San Pedro comme unité communale ou sous-préfectorale dans le tableau du recensement.

La ville est aujourd'hui l'une des plus peuplées du pays, mais elle n'est pas la deuxième ville ivoirienne par la population. Son statut de « deuxième » renvoie surtout à son rôle portuaire et économique derrière Abidjan.

Les migrations ont créé une ville cosmopolite. Elles ont aussi accéléré l'extension de quartiers construits au-delà des zones initialement planifiées.

Le logement, l'assainissement, le drainage, la collecte des déchets, l'accès à l'eau et les transports urbains doivent constamment rattraper la croissance. Des travaux universitaires décrivent notamment une occupation croissante de zones exposées aux inondations et aux glissements de terrain.

Une ville qui construit aussi ses services

San Pedro n'est plus seulement une plateforme portuaire.

L'Université Polytechnique de San Pedro, créée juridiquement le 9 juin 2021, a accueilli ses premiers étudiants le 19 octobre 2021. Ses formations sont orientées vers les sciences de la mer, la logistique, le tourisme, l'agriculture, le bâtiment et les métiers liés aux potentialités régionales.

En juin 2026, elle organisait la sortie de sa troisième promotion de licence et de sa première génération de diplômés de master.

Le nouveau Centre hospitalier régional a ouvert le 6 avril 2022. Construit pour un coût annoncé de 29,1 milliards de FCFA, il disposait initialement de 110 lits et d'un plateau technique comprenant scanner, blocs opératoires, laboratoires et services spécialisés. Sa capacité a ensuite été renforcée jusqu'à 212 lits à l'occasion de la CAN.

Ces infrastructures contribuent à faire de San Pedro une ville de services, et non plus uniquement un lieu où les travailleurs viennent pour le port ou les plantations.

Le principal verrou : la route vers Abidjan

Le port s'est modernisé plus vite que certaines de ses connexions terrestres.

La Côtière, longue de 353,5 kilomètres, relie Abidjan à San Pedro en passant par Dabou, Grand-Lahou, Fresco et Sassandra. Des travaux de renforcement ont été lancés en septembre 2021 sur plusieurs sections.

La réhabilitation a considérablement amélioré la liaison. Mais les interventions n'étaient pas totalement terminées : en janvier 2025, l'État annonçait encore 28,6 milliards de FCFA pour renforcer la section Fresco–Sassandra–San Pedro–Grand-Béréby. En janvier 2026, le gouvernement faisait toujours état d'importants travaux de réfection sur le corridor.

Il est donc plus exact de parler d'une route côtière renforcée et encore améliorée que d'une autoroute Abidjan–San Pedro déjà en construction.

Aucune source officielle récente consultée ne confirme le démarrage d'une autoroute continue entre les deux villes. Le projet concret documenté concerne la réhabilitation et le renforcement de la Côtière.

Exporter ou transformer ?

Le dernier défi de San Pedro est industriel.

Exporter une tonne de fèves crée moins de valeur locale que produire du beurre de cacao, de la poudre, de la pâte, des ingrédients alimentaires ou du chocolat fini.

En 2023, le trafic de cacao transformé au port atteignait 300 811 tonnes, contre 220 614 tonnes en 2022. Cette hausse montre que des unités de broyage et de première transformation prennent une place croissante dans la zone.

Mais le broyage n'est pas la dernière étape de la chaîne. Une grande partie des produits transformés reste constituée de matières semi-finies destinées aux industries chocolatières étrangères.

Produire davantage de chocolat et de produits finis à San Pedro exigerait :

  • une énergie fiable et compétitive ;
  • du financement industriel ;
  • des compétences techniques ;
  • des emballages ;
  • une chaîne du froid adaptée à certains produits ;
  • des marchés régionaux et internationaux ;
  • une logistique performante.

L'avenir de la ville dépendra donc autant des usines installées derrière les quais que du nombre de navires accueillis devant eux.

Ce que cela change pour vous

Vous êtes planteur

Un port performant et des entrepôts mieux organisés peuvent accélérer l'évacuation des récoltes. Mais le premier déterminant de votre revenu reste le prix effectivement payé au producteur.

Vous êtes transporteur

La Côtière et les corridors vers l'intérieur influencent directement les délais, l'usure des véhicules et le coût du fret.

Vous êtes jeune diplômé

L'université, le port, la logistique, les mines, le BTP, l'agro-industrie et les services créent de nouveaux métiers. La difficulté sera d'assurer l'adéquation entre les formations et les postes réellement disponibles.

Vous êtes entrepreneur

La croissance urbaine crée des besoins en logement, restauration, transport, maintenance, santé, éducation, numérique et services aux entreprises.

Vous êtes habitant d'un quartier périphérique

La progression économique peut s'accompagner d'une pression sur le foncier, d'un coût du logement plus élevé et de besoins urgents en assainissement et en équipements collectifs.

Les trois dossiers à surveiller

1. Le nouveau terminal à conteneurs

Il est programmé, mais son calendrier opérationnel complet reste à préciser.

2. Les connexions routières et ferroviaires

La Côtière continue d'être renforcée. Le port travaille également à l'actualisation de son schéma directeur à l'horizon 2050, tandis que des études ferroviaires sont envisagées avec la JICA.

3. La transformation locale

Le véritable changement économique viendra lorsque San Pedro conservera une plus grande part de la valeur du cacao, du caoutchouc et des minerais qu'il exporte.

Le grand pari doit désormais entrer dans une nouvelle phase

San Pedro est née d'une décision publique.

L'État a choisi une baie isolée, construit un port, créé une autorité d'aménagement et attiré des populations et des activités vers une région longtemps marginalisée.

Le pari a fonctionné. Peut-être même trop vite pour les plans urbains d'origine.

Le port traite désormais près de 7,8 millions de tonnes de marchandises par an. La ville compte près de 400 000 habitants. Elle possède une université, un hôpital régional moderne et une économie qui dépasse progressivement le cacao.

Mais son avenir ne se jouera pas uniquement sur les quais.

Il dépendra de la qualité des routes, du logement, de l'assainissement, de la formation des jeunes et de la capacité à créer des industries locales.

San Pedro est née comme le lieu où les richesses du Sud-Ouest devaient quitter le pays. Son prochain défi est de devenir davantage le lieu où elles sont transformées, financées et valorisées.

Les chiffres clés

Indicateur Valeur Année
Première pierre du port 12 août 1968
Création de l'ARSO 22 décembre 1969
Mise en service du port Mai 1971
Inauguration du port 4 décembre 1972
Population de San Pedro 390 654 habitants 2021
Trafic global 7,40 millions de tonnes 2024
Trafic global 7,77 millions de tonnes 2025
Trafic café-cacao 732 665 tonnes 2025
Débit de conteneurs 226 701 EVP 2025
Ouverture de l'université 19 octobre 2021
Inauguration du CHR 6 avril 2022

Frise chronologique

Date Événement
12 août 1968 Pose de la première pierre du port
22 décembre 1969 Création de l'ARSO
Mai 1971 Première mise en service du port
4 décembre 1972 Inauguration officielle
1980 Dissolution de l'ARSO
2018 Pose de la première pierre de l'université
19 octobre 2021 Ouverture de l'Université de San Pedro
6 avril 2022 Inauguration du nouveau CHR
14 septembre 2022 Inauguration du Terminal industriel polyvalent
2024 Trafic portuaire de 7,40 millions de tonnes
2025 Trafic portuaire de 7,77 millions de tonnes
2026 Études et planification de nouvelles extensions portuaires

L'essentiel à retenir

  1. Une petite implantation existait avant le port, mais la grande ville actuelle est née du projet d'aménagement lancé à la fin des années 1960.
  2. La première pierre du port a été posée le 12 août 1968.
  3. L'ARSO a été créée en décembre 1969 pour aménager le port, la ville et l'ensemble du Sud-Ouest.
  4. Le port est entré en service en mai 1971 et a été inauguré en décembre 1972.
  5. San Pedro se présente comme le premier port mondial d'exportation de cacao, mais les volumes varient fortement selon les campagnes.
  6. Le trafic global est passé de 7,40 millions de tonnes en 2024 à 7,77 millions en 2025.
  7. La commune comptait 390 654 habitants lors du RGPH 2021.
  8. Le nouveau terminal à conteneurs reste programmé, tandis que la route côtière continue d'être renforcée.